« Le vraisemblable se meut avec plus d’agilité sur les réseaux sociaux que le vrai. Vérifier une information est souvent coûteux et mettre en péril son propre cadre mental plus encore. Le cerveau est, sur bien des points, un épicier qui évalue l’investissement que représente une tâche et il n’aime guère faire des efforts. La plupart du temps nous acceptons donc des propositions satisfaisantes, même si elles ne sont pas optimales. […] Cela représente aussi un péril collectif lorsque […] les propositions qui flattent nos instincts mentaux les plus immédiats sont omniprésentes et renforcées par les algorithmes qui président à nos recherches d’informations. […] La dérégulation du marché de l’information est encore en cours et qu’on ne sait pas, par exemple, de quelle façon l’interconnexion massive des objets de notre quotidien va affecter les flux qui inspireront notre représentation partagée du monde. […]
La situation actuelle est inquiétante mais loin d’être désespérée. La défense de la rationalité, qui est une incitation à négocier intellectuellement avec le monde en convoquant les outils de sélection du réel que l’histoire des idées et des méthodes nous a laissés, est loin d’être un combat d’arrière-garde. […] En raison du caractère polymorphique de l’empire des croyances, ce combat est loin d’être terminé et ne le sera sans doute jamais. Il est surtout porteur d’un programme plein d’espoir : il parie sur le fait qu’il y a assez de points communs et d’humanité en chacun de nous pour que notre rationalité, lorsqu’elle s’applique à la pensée méthodique, aboutisse à une conclusion universellement valable au-delà de nos différences culturelles. C’est pourquoi les énoncés scientifiques sont universellement vrais et non pas vrais pour un Chinois et non pour un Ghanéen par exemple. Les ressources de la pensée méthodique révèlent notre commune humanité qui est enfouie sous l’amoncellement de nos différences. Ainsi, le rationalisme est un universalisme et il n’y a pas d’universalisme possible sans rationalisme. […]
Pour cette même raison, la pensée méthodique est la chose la plus démocratique qui soit parce qu’on peut tous la pratiquer, mais elle est exigeante et on ne la pratique pas n’importe comment. C’est un travail ascétique, difficile, à recommencer tous les jours. Un combat essentiellement contre soi-même. […] C’est pourquoi, même si l’ampleur de la tâche paraît immense aujourd’hui et même si la défense de la rationalité dans le débat public est prise dans un étau, le combat n’est pas perdu. Nous n’avons de toute façon d’autre choix que de le mener si nous voulons prévenir l’avènement de nouveaux totalitarismes qui n’auront pas nécessairement la forme dont l’histoire nous a appris à nous méfier. […] La tyrannie des minorités […] désigne un phénomène sociologique banal qu’avait bien décrit par exemple Mancur Olson : le fait que certains groupes minoritaires parviennent à imposer leur point de vue contre la majorité, y compris en démocratie. Cela peut se produire de deux façons au moins : lorsque la majorité reste apathique et ne trouve pas assez de motivation pour s’opposer à l’activité de petits groupes ne représentant qu’eux-mêmes ; lorsque la minorité parle si fort qu’elle arrive à faire confondre la visibilité de son point de vue avec de la représentativité. Or ce type de phénomènes est particulièrement important pour comprendre la diffusion de la crédulité sur Internet. […]
Un faible nombre de personnes motivées peuvent influencer l’opinion sur Internet beaucoup plus que dans la vie sociale classique. […] Si certains auteurs voient dans Internet l’espoir de démocratiser la démocratie, la démocratie dont il est question ne correspond pas nécessairement à l’idéal qu’ils paraissent s’en faire : certains y votent mille fois, tandis que d’autres jamais. Or, les motivés que sont les croyants « votent » beaucoup. Pour n’en prendre qu’un exemple particulièrement inquiétant, une étude récente de l’activité de certains internautes anti-vaccins sur les réseaux sociaux a montré qu’ils s’organisaient selon les caractéristiques réticulaires de ce que la littérature des Web Sciences a désigné sous le terme de Small World. […] Nombre de nos concitoyens, qui sont indécis sur tel ou tel sujet, peuvent se laisser impressionner par la saillance de certaines propositions qui étaient confinées auparavant dans des marges de radicalité. Il semblerait que l’islamisme profite lui aussi de ce type de mécanismes. »
Source : extraits choisis du dernier chapitre du livre « Déchéance de rationalité » de Gérald Bronner chez Grasset, 2019.
Gérald Bronner est professeur de sociologie à l'université de Paris-Diderot, membre de l’Académie des technologies et de l’Académie nationale de médecine.