Au XXIe siècle apparaît désormais une nouvelle forme de capitalisme : le capitalisme de surveillance. Il s’agit d’un nouvel ordre économique qui s’accapare les données issues du comportement humain, pour les transformer en produits de prédictions commercialisables. Sur internet, toutes les actions de l’homme sont enregistrées. Dans le monde réel, les objets connectés traduisent son comportement en données enregistrables et exploitables. Si le capitalisme industriel a conquis la nature pour l’exploiter, le capitalisme de surveillance a conquis la nature humaine avec le même dessein. Connaîtra-t-elle les mêmes conséquences ?
Nous vivons dans un monde où pratiquement chaque produit ou service se proclamant "intelligent" ou "personnalisé", est une interface de la chaîne d'approvisionnement qui génère un flux ininterrompu de données comportementales. Le capitalisme de surveillance transforme l'expérience humaine en matière première gratuite qui peut être quantifiée et utilisée pour établir des modèles comportementaux prédictifs destinés à la production et à l'échange. Vous n'êtes pas le "produit", car le "produit" provient du surplus de données arraché à votre vie.
Déjouer la vigilance des utilisateurs
La récupération des données a commencé chez Google, lorsque l'entreprise a cherché à accroître ses revenus en exploitant l'historique de recherches des utilisateurs. Au départ, le principe était de tirer des schémas prédictifs pour adapter les publicités aux utilisateurs; mais il a été poussé plus loin, jusqu'à en déduire des informations personnelles détaillées que les utilisateurs ne fournissaient pas. Ainsi, Google avait trouvé un moyen de créer des échanges commerciaux. Google a bâti son succès sur un miroir sans tain : la surveillance. Puis, ces pratiques ont été adoptées par Facebook, ont envahi la Silicon Valley, et ont depuis débordé dans tous les secteurs économiques. Le capitalisme s'est donc métamorphosé sous nos yeux.
Les capitalistes de la surveillance se sont ensuite rendus compte qu'ils pouvaient modifier les comportements par le biais d'interventions numériques en temps réel suggérant discrètement au consommateur certains comportements. Comme me l'a expliqué un spécialiste de l'analyse des données: "Nous sommes en mesure d'agir sur le contexte d'un comportement donné et d'influencer ce comportement dans un sens ou un autre.[...] En fait, nous apprenons à écrire la musique, puis nous les laissons danser sur la musique." Les annonceurs peuvent repérer le moment précis où un adolescent a besoin de "reprendre confiance en lui" et est, par conséquent, plus vulnérable à une configuration particulière d'incitations publicitaires."
Il fut un temps où nous étions les sujets de notre vie; nous en sommes maintenant les objets.
Les capitalistes de la surveillance produisent ainsi des asymétries profondément antidémocratiques en matière de connaissance et de pouvoir découlant de cette connaissance. Ils savent tout de nous, et font tout pour que nous ne sachions absolument rien de leurs pratiques. Ils prédisent notre avenir et manipulent notre comportement, mais pour le compte de tiers qui en tireront un profit financier ou l'exploiteront à leurs fins. Ce pouvoir de connaître et de modifier le comportement humain est sans précédent. Ce nouveau type de pouvoir humain, je l'appelle "l'instrumentarisme".
Le capitalisme de surveillance enfreint ainsi bon nombre de normes et de pratiques admises qui définissent l'histoire des démocraties libérales. Est-ce que le capitalisme a accouché de quelque chose d'effrayant et d'inédit ? Les conséquences de ces pratiques définiront-elles le cadre moral et politique de la société du XXIe siècle, ainsi que les valeurs de notre civilisation de l'information ?" L'auteure termine par cette affirmation : "Nous devons récupérer le droit de savoir et de choisir qui sait quoi de notre vie et de notre avenir. Ce droit était et reste l'unique fondement possible de la liberté humaine dans une société démocratique fonctionnelle."
Source : Extraits remaniés d'un article du courrier international "Le nouveau visage du capitalisme"
L'auteure : Shoshana Zuboff, Professeure émérite de la Business School de Harvard, docteure en psychologie sociale. Elle vient de publier "The age of surveillance capitalism".
"Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je dis, tout ce que je fais, chaque personne à laquelle je parle, chaque expression de créativité, d’amour ou d’amitié est enregistré." - Edward Snowden
"Ils ne se révolteront que lorsqu'ils seront devenus conscients." - George Orwell, 1984