Dans le déluge de mensonges, de diffamations et d’insultes, qui pleuvent sur le monde, d’innombrables personnes ont, partout, le courage de dire la vérité, de se battre pour elle, et d’en mourir. Enseignants et journalistes sont en première ligne dans ces combats. Dans les dictatures, ils ont peu de chances de l’emporter, contraints de n’enseigner et de faire savoir que ce que le pouvoir veut dire au peuple. Dans les trop rares démocraties, bien des obstacles s’opposent aussi à leur combat. Les réseaux sociaux, la pauvreté, l’environnement familial forment dans bien des pays et bien des milieux, de terribles obstacles à l’accès à la vérité. Pour survivre, d’innombrables médias cèdent alors à la facilité et se contentent de distraire, de faire scandale, plutôt que d’enquêter, de mettre en perspective, de chercher le mot juste et la vérité. [...] Car nul ne peut être libre s’il n’a pas appris à distinguer le vrai du faux. Et ce n’est pas si simple.[...]
D’abord, le vrai est ce qui se démontre, par la logique, ou ce qui se prouve, par des faits ou des statistiques, ou par des expériences qui établissent, dans certaines circonstances clairement identifiées, la validité d’un raisonnement, c’est-à-dire d’une réflexion logique.[...] En science dure comme dans tout autre domaine, le vrai n’est que le résultat provisoire d’un consensus majoritaire, entre le plus grand nombre possible d’experts honnêtes, indépendant des pouvoirs, et aux compétences le plus largement reconnues. Ensuite, il faut expliquer que la science et la religion n’obéissent pas aux mêmes critères de validité : la raison et la foi sont deux domaines totalement distincts. [...] Enfin, il faut enseigner la pratique de l’esprit critique, du doute systématique, de la recherche obsessionnelle de preuves ; et chercher ce qui se cache derrière toute affirmation non étayée.[...]
Si cela n’est pas fait, dans la famille comme à l’école, l’engrenage sera terrible : des jeunes mal formés deviendront des adultes mal informés, qui donneront la priorité à la distraction sur le savoir, au spectacle sur la vérité, aux convictions sur la raison, à l’intolérance sur l’altruisme. Aucune démocratie n’y résistera. Si au contraire tout cela est correctement enseigné, sans cesse répété, dans toutes les écoles du monde, en particulier dans toutes les écoles de journalisme, et si possible aussi dans toutes les familles, aucun média ne pourrait plus survivre en mentant ou en misant sur le scandale. Et la démocratie aurait véritablement un avenir.
Source: extraits choisis d'un article de Jacques Attali.