Le but noble de l'IA serait d'améliorer notre compréhension du monde et nos découvertes
Techno-optimiste ou techno-réaliste face à notre monde ?
Vous sentez-vous optimiste et enthousiaste face à la technologie de notre époque, ou bien plutôt réaliste en intégrant consciemment ses aspects positifs et négatifs ? Il me semble intéressant de connaître les définitions des termes techno-optimisme et technoréalisme, puis de les mettre en perspective avec l’IA générative. Mais d’abord examinons l'enthousiasme pour l’IA depuis 2022.
Le terreau fertile pour l’IA
Concernant l'usage de l'IA, "la courbe d'adoption de l'intelligence artificielle a été réalisée en trois ans, là où le smartphone en avait nécessité sept. Selon Archimag, l’IA générative est désormais utilisée par 48 % de la population, soit une hausse de 15 points en seulement un an. Le recours à l'IA est particulièrement massif chez les jeunes adultes (85 %) et les cadres (76 %) selon les résultats du Baromètre du numérique réalisé en juin 2025 par le Credoc. Plus d’une personne interrogée sur trois utilise l'IA générative quotidiennement et certaines recourent à plusieurs services d'IA." Nous parlons ici de l'IA générative entraînée sur des immenses corpus de données.
Aujourd’hui, le citoyen est incité à voir l'IA générative comme un "outil" quotidien, un assistant, qu'il faudrait utiliser et maîtriser rapidement. Parfois, cette approche est soutenue en amont par une vision technophile déjà bien ancrée (iPod, iPhone, iCloud, …). Il faut se tenir au courant des dernières versions de chaque modèle de langage, afin de connaître les "prouesses" dont elles sont capables. Incroyable ! Ecouter la dernière interview d’un jeune patron californien, qualifié de génie, nous parler d’un futur dystopique. Fascinant ! Mais allons au-delà du cliché : cette frénésie et les discours associés amènent nos citoyens à se préoccuper du "comment", plutôt que du "pour quoi" (en deux mots). On ne sait pas ce qu’on va faire de l’IA, mais il nous la faut absolument. La dernière technologie en date a fini par capter toute NOTRE ATTENTION ! Etait-ce le but recherché par les BigTech ?
Par ailleurs, les habitudes en matière de technologie, prises dans le privé, migrent vers l'entreprise sans réel cadre méthodologique. Comme une sorte de continuum privé-entreprise qui ne souffrirait, pour certains d’entre nous, d’aucune exception - même si c’est dangereux pour la sécurité des entreprises. De surcroît, nos entreprises européennes participent aux changements majeurs apportés par l'IA, parfois en ratant son intégration, lorsqu’elles s'y engagent trop précipitamment. Aujourd’hui, l’Europe semble s’engager dans la course à l’IA générative. Mais pour quoi ? Voulons-nous rentrer dans la compétition ? Technologiquement, nous ne rattraperons pas les BigTech ! Si l'on regarde à un échelon sociétal, c’est aux entreprises et aux individus de déterminer ce qui est de l’ordre de la mode (du « hype »), du risque et de ce qui est utile. En n’oubliant pas que, quel que soit l'usage fait des IA génératives, c'est le jugement humain qui doit primer, car les IA ne sont pas des outils de validation ou d’autorité.
Concernant les tendances futures, elles semblent nous emmener vers un saut technologique supplémentaire avec les IA agentiques, capables d’exécuter des tâches en autonomie. Elles devraient atteindre une performance qui disqualifiera en partie le travail humain. Face à cette frénésie, est-il encore possible d'avoir une posture intermédiaire et critique ? Car les effets délétères de l’utilisation des IA génératives ne sont pas négligeables. L’entraînement d’un modèle de langage peut consommer en énergie l’équivalent de 300 foyers français pendant un an, ou selon le Professeur Hughes Bersini, autant d'énergie que 300 vols d'avions "Paris-New York". Toutes proportions gardées, il y a des projets scientifiques comme les collisionneurs de particules qui consomment beaucoup d’énergie, mais ils servent un but noble ; alors que l’IA sert notre confort et le business de ceux qui les créent. Comment ne pas tenir compte de cette ambivalence dans nos vies professionnelles et privées ? Pourquoi ces contradictions ne sont pas suffisamment dénoncées dans notre environnement informationnel ? Y aurait-il une forme d’inconscience collective ou de passivité intellectuelle de notre part ?
Le techno-optimisme et ses excès
La définition sur Wikipédia : « Le techno-optimisme est une posture intellectuelle soutenant que les progrès technologiques conduiront à une amélioration significative de la condition humaine et permettront de résoudre les défis auxquels l'humanité est confrontée. Cette vision considère la technologie comme un moteur de progrès, capable de générer des solutions innovantes dans divers domaines tels que la santé, l'environnement, l'économie et la société. Le techno-optimisme s'appuie sur l'idée que l'ingéniosité humaine, conjuguée au pouvoir de la technologie, est en mesure de surmonter les obstacles et de créer un avenir meilleur. »
Il me semble que le concept de techno-optimisme est sérieusement malmené sous l'ère des GAFAM. Il suffit d'observer les milliardaires américains de la Tech, ou bien de lire des ouvrages éclairants comme "Algorithmes" de Cathy O'Neil. Un optimisme assumé, confiant dans l’avenir, me semble déconnecté de la réalité d’aujourd’hui. Prenons un exemple récent dans le domaine de l’information : désormais, l'intelligence artificielle joue un rôle de plus en plus important dans le flux d'informations sur les conflits mondiaux, ce qui implique de garantir l'exactitude des réponses générées par l'IA. Or, la langue dans laquelle les utilisateurs posent des questions aux IA a un impact sur la probabilité que les réponses contiennent de la désinformation ou de la propagande !
Nous savons que les IA génératives ne sont pas vraiment fiables, en particulier les versions gratuites de celles-ci. Il est donc vraiment nécessaire de compléter méticuleusement le « prompt », mais aussi de bien vérifier chaque résultat fourni. L’IA générative est polyvalente et le battage médiatique qui l’entoure donne l’impression qu’elle offre une solution tout-en-un à tous les problèmes. Mais c’est une vision caricaturale. Dans le domaine de la programmation, il faut nuancer. En réalité, le code généré par l’IA générative n’est pas toujours sûr. Les développeurs doivent vérifier et corriger. C’est une situation identique pour la détection de problèmes de sécurité dans le code de programmation. Comme c’est souvent le cas avec l’IA générative, ce sont les mêmes retours : son utilisation peut être utile, mais elle présente des limites. Concernant l’apprentissage d’une langue avec l’IA, les professionnels des langues se posent déjà des questions sur les implications sociales négatives induites par ces nouvelles pratiques. A force de compter sur ces outils, allons-nous nous isoler de plus en plus les uns des autres ?
Si on regarde maintenant un sujet plus général comme l’évolution du web. Nous sommes passés d’un modèle d’accès relativement gratuit à l’information, à un accès conditionné par des entreprises privées, prônant des idéologies très discutables et où les clients les plus riches sont privilégiés. Privatiser le web, est-ce acceptable ? D’autre part, le capitalisme forcené, l’idéologie et la politique influencent nos résultats de recherche. C’est un véritable recul, un retour en arrière pour la société ! Il y a aussi les pièges du langage, avec des termes comme « IA de confiance » ou « IA responsable » qui nous manipulent à dessein.
L'anthropomorphisme est une tendance qui favorise l'engagement et l'adoption de la technologie. Elle se heurte cependant au bon sens: les IA n'ont pas d'émotions, mais les simulent seulement. Tout cela nous met dans une prédisposition mentale. L'éthicien de la technique, Louis de Diesbach, évoque l'existence d'un "lien social" avec les robots dans son livre "Bonjour ChatGPT" : "Nous nous adressons de plus en plus à nos semblables comme à des robots, dans une affirmation de soi exacerbée, et cela nous amène à nous adresser aux robots comme à des êtres humains, afin de trouver un peu de ce lien social dont nous avons tant besoin. Une demi-seconde de réflexion permet à chacun de réaliser l'absurdité de ce schéma." Allons-nous arriver à une standardisation et une normalisation de la pensée ?
Enfin, nous exploitons plus que de raison les ressources de notre planète. Sous l’effet du capitalisme, le changement climatique s’emballe. Les limites planétaires sont, pour la plupart, dépassées. « Toutes les entreprises dépendent de la nature et toutes ont un impact sur celle-ci. La perte massive de biodiversité représente un risque critique pour l’économie et la stabilité financière à travers le monde ». Réfléchissons de façon pragmatique: comment allons-nous faire pousser des légumes si nos champs sont régulièrement inondés ? En Occident, nous nous nourrissons aux trois « mamelles » du capitalisme, ce capitalisme étant devenu une religion : croissance infinie, avancées techniques et compétition permanente. Ne voyons-nous pas où tout cela nous mène ? Est-ce que cette technologie va nous sauver des périls qui nous menacent ? Si la technologie ne nous sauve pas, allons-nous rester « endormis » par le confort qu’elle apporte, par la paresse qu'elle induit ? Car c’est le message que nous envoient les BigTech : profiter du confort des App et de l’IA toute puissante … et passez à la caisse !
Le technoréalisme et ses défis
La définition sur Wikipédia : « Le technoréalisme est une idéologie qui se situe entre le techno-utopianisme et le néo-luddisme en comprenant les implications sociales et politiques des technologies afin que les gens puissent avoir plus de contrôle sur leur avenir. Le technoréalisme suggère qu'une technologie, aussi révolutionnaire qu'elle puisse paraître, reste une continuation de révolutions similaires tout au long de l'histoire de l'humanité. L'approche technoréaliste implique un examen critique continu de la manière dont les technologies pourraient aider ou entraver les personnes dans leur lutte pour améliorer leur qualité de vie, leurs communautés et leurs structures économiques, sociales et politiques. »
Existe-t-il un technoréalisme ? Comme souvent, ce qui est le plus pertinent n’est pas majoritaire. Le besoin de nuancer le marketing de la Silicon Valley est nécessaire, et surtout de prendre conscience de ce qui se déroule devant nos yeux. Quelques exemples venant des Etats-Unis : les licenciements des lanceurs d'alertes, la captation de l’attention grâce aux algorithmes, la dictature du flux permanent via les réseaux sociaux, la polarisation des opinions, la perversion du langage, etc. La vision américaine de la recherche technologique passe par l'utilitarisme à tous crins et des profits juteux. Les conséquences sociales sont perçues comme une fatalité. Nous constatons une fusion des stratégies des BigTech avec l’idéologie politique extrême de l’administration Trump. Cela constitue un grand danger. « Les prophéties auto-réalisatrices, les raisonnements postulant les ressources illimitées et la pensée magique sont un véritable poison social. Ceux qui instillent ce poison, portent une lourde responsabilité : ils altèrent objectivement les conditions de (sur)vie en société. » (source)
Les milliardaires de la Tech veulent nous vendre leur fantasme d’un monde où l’homme est augmenté, c’est le transhumanisme. Au final, c’est un monde où seuls les plus riches pourront se le permettre, et pas les autres. En fait, ils tentent de privatiser le futur avec un projet qui confine à la déshumanisation. Le discours sur l’IA est un véritable enjeu et ces chefs d’entreprise ont compris comment l’utiliser pour accroître leur business : Peter Thiel qualifie Sam Altman de « figure de Messie ». En réduisant la question de l’IA au « comment », on dépolitise le sujet pour mieux pouvoir imposer un récit. Alors que l’IA est hautement politique. Il faut réinterroger le sens et la direction donnés aux avancées techniques. Les propos de Douglas Rushkoff lors de sa conférence TED illustrent ce technoréalisme.
Professeure en intelligence artificielle à la Sorbonne Université, Laurence Devillers sait décrypter pour nous l’intelligence artificielle, et démystifier sa « magie ». Alors que techniquement parlant, les modèles de langage, ne sont que des prédicteurs statistiques de tokens. Laurence Devillers nous alerte aussi sur les risques et les dangers. Ses livres nous permettent de découvrir le sujet tout en restant rationnel, contrairement aux messages des milliardaires de la Tech. Alors que l’on ne voit partout qu'un débat semblant opposer technophiles naïfs ébahis par les percées techniques, et technophobes idéologiques à tendance apocalyptique, comment faire naître un débat rationnel dans la société ? Je pense qu’il faudrait déjà se doter d’un vocabulaire descriptif, non connoté, et de représentations exemptes d’excès. Puis une investigation, une recherche de vérité pour voir l’IA telle qu’elle est, et un partage démocratique des informations récoltées. Et enfin, mener collectivement un débat de fond et agir avec éthique.
Ma conclusion
L’IA est présentée comme le parangon technologique de notre époque. Elle suscite un engouement assez spectaculaire. Comment trouver un chemin médian entre une attitude technophile et technophobe ? Malgré une société soumise au buzz et à la viralité, prendre du recul, prôner la prudence et la nuance. C’est un bon début, mais il faut aussi du discernement. Ceux qui disent que l’IA est juste un outil se trompent : c’est aussi un récit qui façonne nos croyances, nos peurs et nos décisions. Face à cela, la société doit réagir, car elle subit une transformation qu’elle ne maîtrise pas. Face à l’évolution très inquiétante de la première puissance mondiale, puissance technologique à laquelle nous sommes dépendants, il s’agit de faire des choix relevant d’une ligne de conduite humaniste, et de réaffirmer les valeurs qui fondent nos sociétés démocratiques. Face à l’administration Trump et les BigTech, nous n’avons pas à choisir entre leurs injonctions : entre l’obéissance à leur idéologie extrême (être soumis dans un contexte de montée du fascisme) et le transhumanisme (vision délirante du futur ayant pour effet d’aggraver les inégalités sociales). Non, nous choisirons un monde différent où nous garderons notre dignité !
Lorsque nos valeurs sont attaquées de la sorte, la prudence et la nuance ne sont plus suffisantes, il faut trouver notre propre voie en Europe. Cela passe par une quête de sens. Donner du sens à nos actions en tant qu’adultes, aujourd’hui ; pour que nos jeunes, en déficit de repères, trouvent plus facilement un chemin dans leur vie, demain. Pourquoi faisons-nous les choses ? En quoi ce que nous faisons apporte-t-il un réel progrès pour l’humanité, les êtres vivants et pour la préservation de notre Terre ? Que souhaitons-nous collectivement pour le monde dans lequel vivrons les plus jeunes ? Ne serait-il pas préférable d’apprendre du contact avec l’autre, plutôt que d’une machine ? Renouer avec le besoin de créer du lien et de la confiance. Un nouvel imaginaire moral axé sur le sens et la dignité de la vie humaine. Rêver d’un monde plus humain pour les temps difficiles qui s’annoncent.
Je termine ce long billet par une phrase tirée du magazine Aeon : « Peut-être les catastrophes climatiques à venir seront-elles les catalyseurs d’une évolution sociale qui fera émerger un nouveau sens du collectif. Face à l’adversité, peut-être accorderons-nous à l’existence une nouvelle valeur. »
L'humanité n'a pas fait suffisamment d'efforts pour diminuer les risques majeurs
Le "Bulletin" cherche à sensibiliser le public aux menaces émergeantes et à gérer les dangers, dans le but de faire reculer les aiguilles de l’horloge de l’apocalypse. La science doit servir l’humanité, par la menacer.
Les morts de Minneapolis ne seront pas oubliés, par Bruce Springsteen
Voir aussi un article de La Libre
Le monde dépense 30 fois plus pour détruire la nature que pour la protéger
"Pour chaque dollar investi dans la protection de la nature, le monde en dépense 30 à la détruire, révèle un nouveau rapport publié jeudi par le Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue). Sur la base de chiffres de 2023, le nouveau rapport onusien évalue à 7 300 milliards de dollars (environ 6 242 milliards d'euros) les flux financiers privés et publics néfastes pour la nature. [...]
Les flux de financement consacrés aux solutions fondées sur la nature ne s'élevaient, eux, qu'à 220 milliards de dollars (environ 188 milliards d'euros) en 2023, dont 90 % provenaient de sources publiques et seulement 10 % d'investissements privés. "Si l'on suit l'argent, on mesure l'ampleur du défi qui nous attend. Nous pouvons soit investir dans la destruction de la nature, soit soutenir son rétablissement ; il n'y a pas de juste milieu.
Alors que le financement des solutions fondées sur la nature progresse lentement, les investissements et subventions nuisibles, eux, s'accélèrent", avertit la directrice exécutive du Pnue, Inger Andersen, citée dans un communiqué."
Source : extraits choisis d'un article de La Libre
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