Voici des extraits choisis du documentaire d'Arte "Prague face à la propagande de Poutine". Il s'agit d'une enquête sur l’influence de l’entreprise de désinformation menée par la Russie et la lutte engagée contre ce dangereux phénomène dans un pays déjà affaibli et sous tension. Le combat mené aujourd’hui par la Russie en République tchèque est une lutte médiatique âpre et silencieuse, conduite à grand renfort de mensonges ciblés et de "fake news" en tout genre, visant à ébranler peu à peu l’opinion publique et à user le moral de la population.

En quoi consiste la  menace ?

Petr Pavel, Président du comité militaire de l'Otan déclare: "Nous considérons comme une menace le fait que la propagande actuelle et surtout la propagande russe jette le descrédit sur les institutions. Cela nourrit la défiance des citoyens vis à vis des médias officiels, ils n'ont plus confiance dans les hommes politiques, dans les autorités du pays. L'afflux d'informations venues de toute part met à mal la clairvoyance du citoyen qui, faute de parvenir à discerner la vérité, peine à se forger sa propre opinion."

La désinformation occupe une grande place dans les documents officiels de la Fédération de Russie. Notamment dans la doctrine dite de Guérassimov que Vladimir Poutine a signée à la fin de l'année 2014. Valéri Guérassimov est le chef d'État-major des forces armées de la Fédération de Russie. Dans sa doctrine, il affirme entre autres que pour atteindre les cibles stratégiques, il est nécessaire de combiner des moyens militaires et non militaires, dont la désinformation. Grâce à ces moyens, il devient possible d'amener à saturation la population d'un pays ciblé, de l'amener à une apathie généralisée et à l'indifférence, et par là-même d'affaiblir sa capacité de défense.

Des mécanismes anciens mais renouvelés

Les auteurs d'articles de sites de propagande russe, le plus souvent anonymes, usent de toute une série de techniques de manipulation, comme le rejet de la faute, l'affabulation, la stigmatisation, l'appel à la peur ou encore la relativisation. La stigmatisation est une technique qui vise à attribuer un sobriquet à une personne. Vous indiquez directement au lecteur ce qu'il doit penser de la personne, qui peut être étiquettée individuellement ou en tant que groupe, comme par exemple les migrants.

En outre, des usines à trolls sont créées pour influencer les opinions et le moral des individus. Les trolls tentent de fausser les points de vue sur les réseaux sociaux et reçoivent pour cela des directives et une mission quotidienne. La journaliste infiltrée dans une de ces structures raconte : "Derrière chaque information concernant la Russie, les Etats-Unis, la Turquie ou l'Ukraine, vous avez une armée de trolls qui commentent la moindre nouvelle. Les commentaires ne sont soumis à aucune espèce de censure. Les positions sont extrêmes, mais ces personnes ne sont pas condamnés pour leurs propos. C'est une vaste entreprise de propagande de haîne, qui vise à l'escalade de la discorde entre les nations. Elle véhicule une image on ne peut plus négative de tout ceux qui sont différents."

Ce phénomène de désinformation et de trolls téléguidés a touché ces dernières années toute l'Europe, ainsi que les Etats-Unis. Les soupçons de tentatives pour influencer le choix des électeurs sont apparus lors de l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis ou encore en Grande-Bretagne lors du Brexit. Depuis, les tentatives d'ingérence se sont multipliées et ont frappé d'autres pays européens comme les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suède et l'Ukraine. D'autres preuves de manipulations par le Kremlin touchent les pays du Sud comme l'Italie, la Grèce et l'Espagne.

Les objectifs poursuivis sont donc clairs, affaiblir l'Occident et en particulier l'Otan.

L'indolence des médias

Edward Lucas, journaliste britannique au "The Economist" déclare : "Les grands quotidiens adoptent des techniques de manipulation autrefois réservées à la presse à scandale. Faute de rédacteurs expérimentés et de temps pour traiter les sujets, l'information de qualité est sacrifiée au profit de nouvelles à charge émotionnelle." 
Face à de fausses informations visant à tout critiquer, à tout discréditer, le public visé devient apathique, cesse de s'intéresser à la politique et devient perméable à de simples manipulations qui passent par le registre émotionnel.

La démocratie a besoin de médias de haut niveau. Des médias dont les rédactions n'éludent pas la vérification des faits, afin que le public puisse se faire sa propre opinion en toute confiance. La résilience de nos démocraties européennes en dépendent de plus en plus face aux attaques du Kremlin.

 

Voir le livre d'Edward Lucas, The New Cold War, Bloomsbury Publishing, 2014

Voir aussi mon précédent billet.