Les opinions au même niveau que les savoirs : comprendre avec le sociologue JC Kaufmann
"Alors que, dans les institutions républicaines, le savoir était organisé et hiérarchisé, nous assistons actuellement au vaste mouvement de sa démocratisation, où l'opinion de chacun tend à valoir autant qu'un résultat issu de la recherche scientifique, avec ses méthodes, ses protocoles et ses validations. Dans les arènes médiatiques (appels téléphoniques des auditeurs à la radio, témoins en plateau à la télévision, commentaires sur la Toile), les uns et les autres sont souvent placés au même niveau, et il n'est pas rare que les confrontations tournent au désavantage des spécialistes, handicapés par la complexité de ce qu'ils veulent démontrer ou par leur ton professoral, de plus en plus perçu comme une insupportable et hautaine arrogance.
Quand une polémique éclate, les articles favorables aux diverses croyances sceptiques sont beaucoup plus nombreux que ceux qui défendent les résultats scientifiques prouvés (56% contre seulement 10% sur la question de l'impact des ondes, par exemple). Car la tendance à se défier du "système" (dont la science est partie prenante, avec les politiques et les médias) est grandissante. C'est désormais l'opinion venue de la base qui est en position de force, condamnant les détenteurs d'un savoir éprouvé à n'intervenir qu'avec modestie et discrétion. Ou à adopter le même style péremptoire que leurs contradicteurs, les mêmes simplifications, les mêmes semi-vérités. Ainsi voit-on de nombreux scientifiques publier (et diffuser dans la presse grand public) leurs résultats fragmentaires avant qu'ils ne soient suffisamment vérifiés.
Quant aux journalistes, dont une majorité est précarisée et condamnée à travailler dans des conditions d'urgence, ils ont du mal à mettre en oeuvre une véritable procédure de vérification des sources et privilégient souvent la solution de facilité, qui est de reproduire une information fournie par un service de communication cherchant à imposer sa propre "vérité" ou résultant d'une rumeur non fondée, et qui tourne ensuite en boucle. Quand ils cherchent à vérifier, ils sont pris dans le piège du populisme de la Toile, qui se méfie des médias dits "mainstream", soupçonnés de pratiquer la rétention d'informations et de ne pas livrer au bon peuple les vérités cachées, ce qui, paradoxalement, peut placer en position d'autorité les auteurs des rumeurs les plus folles. Ce qui vient d'en bas est drapé dans la vertu des vérités révélées, avec l'excitation qui sied à cet exercice.
La démocratisation du savoir a bien entendu une face positive - il faut toujours commencer par le souligner. Ainsi les milieux modestes utilisent-ils Internet pour découvrir le sens des mots compliqués et résister aux injonctions bureaucratiques. Cette démocratisation brisent les hiérarchies et les privilèges réservés à une élite. Mais la manière dont elle se développe génère des effets pervers considérables, dont nous commençons seulement à saisir toute la gravité. La principale conséquence négative de l'élargissement du savoir tel qu'il se produit actuellement est qu'il s'inscrit dans des univers de plus en plus fermés sur eux-mêmes."
Source: extraits du chapitre "Les savoirs égalitaires" du livre Jean-Claude Kaufmann "La fin de la démocratie: Apogée et déclin d'une civilisation."

