Les nations européennes sont vulnérables à de nouveaux clivages
Aujourd'hui, nous connaissons tous une personne de notre entourage qui remet en question les connaissances acquises par la médecine (efficacité des vaccins Covid-19) et le système démocratique de nos sociétés. Est-ce que nous aurions pensé il y a 3 ans, que certains de nos citoyens donneraient la clé de leur santé à des non professionnels de la santé ? Les fabricants de doute et d'émotions ont été présents de tout temps, rien de nouveau, mais ils sont capables de nous faire plus de tort que précédemment, car ils peuvent mobiliser désormais des outils de communication qui ont un effet de résonance pour leurs théories. Ils prennent une posture qui fait fi des connaissances scientifiques au profit d'un discours axé sur l'émotion, l'injustice (une posture de victime) et la défiance - remarquez les similitudes avec les arguments de l'extrême droite. Pour l'argent, la valorisation sociale ou encore d'autres considérations, les fabricants de doute ont réussi à créer une défiance qui gagne petit à petit nos esprits pour ne plus en sortir. Comme un cancer qui nous ronge, la défiance est là pour rester. Pourquoi je pense qu'elle va s'installer ? Parce que nos sociétés sont plus enclines à sanctionner qu'à éduquer, à ignorer qu'à convaincre. Mais aussi parce que nous avons beaucoup de mal à faire face, et encore moins à prévenir ces problèmes. On observe aussi une tendance à ne plus réfléchir, à ne plus faire d'efforts : l'argumentation entre citoyens sans conflit est difficile, la nuance n'est plus recherchée. Nos médias grand public font s'affronter les extrêmes. Les sources d'information de référence ne sont plus partagées. Le flou règne. Chacun se barricade armé de sa propre vision du réel.
La face peu reluisante des réseaux sociaux
Après l'euphorie des débuts, les réseaux sont devenus le reflet de la société, avec ses aspects positifs et négatifs. Les réseaux sociaux nous ont apporté de grands bienfaits que l'on ne peut contester, mais également les moyens de nous affronter avec des assertions courtes, de cliver nos sociétés. Par leur approche centrée sur l'argent, leur posture se défendant d'être un média et leur frilosité à intervenir sur tout ce qui nous trompe (erreurs, censure, mensonges, manipulations, appels à la haine, etc.), les géants du web (Google, Facebook, ...) ont une véritable responsabilité dans cette situation - voir les auditions des patrons au Congrès américain. Ils n'ont pas réagi avant que tout cela s'aggrave. Pour faire grandir leur business, ils ont laissé se développer le mélange des genres avec les conséquences délétères que l'on voit aujourd'hui. Exemple : les citoyens publient des "posts" contre les vaccins sur le réseau social professionnel LinkedIn. Laisseriez-vous des théories néo-nazies contaminer votre groupe Facebook consacré au bien-être des nourrissons et de leurs mères ? C'est hors de propos et c'est clivant. Les réseaux nous demandent constamment de prendre position, pour ou contre. Alors qu’il est tout à fait sain de dire que l’on est ignorant. Les problèmes créés par les géants du web sont très importants aux USA et il serait naïf de penser qu'ils ne vont pas s'aggraver en Europe. Les Etats-Unis sont la culture dominante que nos enfants adoptent immédiatement, ainsi que tous les outils technologiques "gratuits" ou non qui leurs sont proposés. Les réseaux ont déjà gagné la bataille de l'attention lors de nos repas de famille, une partie de nos interactions humaines sont désormais en compétition avec des vidéos de chat ! (addiction à la production de dopamine). Si l'on voulait aller au bout de la logique, on dirait que tout est prêt pour faire advenir la confusion et la discorde. Tout est-il perdu ?
Le crédit à celui qui est légitime
Bien sûr, les individus malveillants sont les auteurs des contenus problématiques et c'est sur eux que repose l'essentiel de la responsabilité des conséquences clivantes. Il nous incombe de faire la part des choses, à comprendre qui parle, quelle est son histoire et quelles sont les intentions qu'il poursuit. Mais cela demande de s'interroger, de chercher, de vérifier, de ne pas se laisser influencer facilement. Nul besoin de vous rappeler que les pays anti-occidentaux publient des « fake news » sur les vaccins afin de semer le doute et les troubles sociaux. Mais ces stratégies ne sont pas l'objet de ce billet. En tant qu'européen, cela nous semble impensable qu'une partie de la population américaine croit que l'élection présidentielle dont Joe Biden est sorti vainqueur soit truquée. De même, il semble inconcevable que le Capitole ait pu être attaqué par ses propres citoyens. Pourtant, cela s'est bien produit. Les fabricants de doute ont démontré de manière éclatante leur pouvoir sur nous, et nous montrons tous les jours à quel point nous sommes vulnérables à leurs discours clivants. Il faudrait éviter les pièges, prendre du recul. Pour les sujets que nous ne maîtrisons pas, il est temps de faire confiance à ceux dont c'est la spécialité ; sinon nous ne pourrons plus nous entendre sur ce qui est réel. Et alors tout sera équivalent, ce sera le chaos à l'intérieur comme à l'extérieur, dans nos têtes comme dans nos sociétés. On dit toujours que ce qui se passe aux USA arrive quelques années plus tard en Europe. Cela ne devrait-il pas nous alarmer ? Nos pays ne devraient-ils pas chercher les moyens de s'en prémunir ? Même plus proche de nous, nous avons vu les politiciens de Ukip faire œuvre de destruction avec le Brexit et puis ensuite décliner toute responsabilité, ne plus prendre leur rôle de leader de parti et même démissionner de leur poste (Nigel Farage). C'est comme si on disait aux électeurs : maintenant que c'est le bordel, débrouillez-vous.
La volonté d'en sortir
Les victimes de ces clivages sont captives et n'auront de cesse de garder une posture de défiance, d'attaquer, de pointer ceux qu'ils estiment dans l'erreur. Ils s'indigneront que nous ne voyions pas l'évidence. Ils verront ce qui sépare, plutôt que ce qui rassemble. Nous avons donc besoin de nous rencontrer face à face, de nous parler, d'user de bienveillance (et c'est parfois difficile), alors que notre société occidentale nous amène vers toujours plus d'égoïsme, d'individualisme, d'isolement et de repli sur soi. Nous avons impérieusement besoin que nos citoyens soient éduqués à la Science, à ses méthodes, à l'intérêt de l'investigation journalistique, au décryptage de la propagande et à la compréhension des biais cognitifs, comme le biais de confirmation. Nos visions (pacifiées) du monde et nos valeurs en dépendent. Ne mélangeons pas tout, laissons la politique et la Science dans les cadres qui leur correspondent, avec leurs outils et leurs professionnels. Reconnaissons leurs bienfaits pour la société. Chacun devrait considérer l'importance grandissante des fabricants de doute comme une très sérieuse menace. Que pourrait-il se passer si demain, ils décident de s'attaquer à la chirurgie, en prétextant par exemple que les produits anesthésiants sont responsables de graves problèmes de santé ? Que ferons-nous si des patients devant se faire opérer décident de renier notre médecine sous ces fallacieux prétextes propagés sur les réseaux ? Quelles seront les conséquences sur nos proches, jeunes ou vieux, si nous refusons de faire confiance en notre science contemporaine ? Que seront demain les ravages causés par la désinformation ? Les conséquences sur nos démocraties seront-elles importantes ? Les théories folles - comme le « pizzagate » aux USA - vont-elles fleurir en Europe ? A combien de nouvelles tragédies nos sociétés demain devront-elles faire face ? C'est la responsabilité de chacun de faire preuve de discernement.

